En suspension, pour révéler l’ichtyosaure géant

Jérémy Martin, paléontologue.
Jérémy Martin, paléontologue.

Il y a plus de 200 millions d’années, un géant des mers préhistoriques sombrait dans les profondeurs. Aujourd’hui, des scientifiques exhument les vestiges de ce reptile marin découvert dans le Var, à flanc de falaise. Encordés sur la paroi, les paléontologues du Laboratoire de Géologie de Lyon extraient un à un les fragments du gigantesque ichtyosaure, figé par le temps au cœur de la roche.

Le premier volet de ce reportage vous emmène dans le Sud de la France, à même la paroi du chantier de fouille. Jérémy Martin, chercheur au Laboratoire de Géologie de Lyon : Terre, Planètes, Environnement (LGL-TPE), nous y explique l’histoire de la découverte, les spécificités de ce fossile de la fin du Trias, aux allures de baleine, qui devait mesurer entre 12 et 20 mètres de long, ainsi que son intérêt pour la science de l’évolution de la vie sur Terre.
 

Une fouille « en équilibre »

« À l’origine, il y avait un projet exploratoire porté par Gilles Cuny[1], qui avait réuni une petite équipe en 2015 afin d’explorer une carrière du Trias dans le Var. On avait fait le terrain tous ensemble. En 2020, j’ai souhaité y poursuivre des recherches, avec l’appui d’une convention signée en 2021 entre Lyon 1, le LGL-TPE et le propriétaire de la carrière, Rio Tinto, puis renouvelée en 2026 pour cinq ans », raconte Jérémy Martin. Depuis cette reprise, Jérémy Martin et son équipe retournent chaque année sur le chantier de fouille pour extraire progressivement les vestiges d’un ichtyosaure, généralement à la fin du printemps afin d’éviter les intempéries ou les chaleurs extrêmes.

Préparation de l’équipe de paléontologues du LGL-TPE.

La situation du fossile est singulière : « C’est un squelette de reptile marin géant qui est en falaise et donc très difficile d’accès ». Une société de cordistes, Hydrokarst Sud, représentée par Youcef Soltani et mise à disposition par Rio Tinto, accompagne ainsi les paléontologues sur le terrain et se charge, en amont, de retirer les blocs de pierre instables. « Nous fouillons encordés et nous sommes encadrés chacun par un cordiste, à nos côtés pour nous aider dans nos mouvements et veiller à notre sécurité ».

Préparation de la paroi et dégagement d’un bloc de pierre.


Sur la paroi rocheuse, Jérémy Martin et son collègue Romain Amiot fouillent minutieusement, photographient les vestiges et réalisent des relevés photogrammétriques afin d’en reconstituer la disposition en 3D. Ils prélèvent ensuite les ossements, tous fracturés, et recollent certains fragments.

Fouille du squelette d’ichtyosaure. De gauche à droite : Nicolas Rinder, Jérémy Martin, Clovis Ilardo, Maxime Beranger, Marine Mignot, Romain Amiot.

Le matériel est ensuite acheminé au pied de la falaise dans un seau suspendu à une corde. En bas, les collègues de Jérémy prennent le relais : ils inventorient les vestiges, puis les emballent soigneusement en vue de leur transport jusqu’au laboratoire de Lyon.

Un squelette complet ?

Lors de sa découverte en 2014, le fossile n’était connu qu’à travers quelques vertèbres tombées de la falaise et ramassées par des amateurs. Les scientifiques ont ensuite dû localiser le niveau stratigraphique fossilifère et ainsi espérer découvrir le reste du squelette dans la paroi rocheuse, et comprendre son agencement.

Jérémy Martin en explique la difficulté : « Quand on travaille avec un spécimen gigantesque, c’est très difficile de savoir où l’on se situe par rapport au corps de l’animal, surtout lorsque celui-ci est désarticulé. Aujourd’hui, on pense être dans le milieu de la cage thoracique. Toute la question est de savoir si la tête ou la queue se prolonge dans la falaise ».

Au fil des ans, l’équipe de scientifiques accumule des indices pour déterminer s’il est envisageable d’extraire un spécimen plus ou moins complet. La grande taille de cet ichtyosaure rend son extraction d’autant plus remarquable.


Les gestes du paléontologue : fouille et recollement des fragments de côte de l’ichtyosaure.

Un nouvel éclairage sur l’extinction de masse de la fin du Trias

Toutefois, l’apport majeur de cette découverte réside dans sa localisation en Europe et dans sa position stratigraphique, qui indique que le squelette daterait de la fin du Trias. Ces deux éléments réunis pourraient apporter de nouvelles connaissances sur un moment clé de l’évolution de la diversité marine, juste avant l’extinction de masse qui marque la crise Trias-Jurassique.

Les découvertes d’ichtyosaures dans les couches du Trias, et en particulier de la fin du Trias, sont extrêmement rares. « On connaît très bien les ichtyosaures sur des formes plus modernes, mais concernant les formes ancestrales, notamment les formes gigantesques, il reste beaucoup d’interrogations », précise Jérémy Martin.

Le spécimen du Var fournira ainsi de nouveaux éléments pour éclairer des questions auxquelles nul autre fossile dans le monde n’avait encore permis de répondre.


 

À découvrir prochainement : Le deuxième volet de ce reportage prolongera la découverte de cet ichtyosaure géant avec l’étude post-fouille du fossile. Jules Dubost et Emmanuel Robert vous ouvriront les portes des collections de géologie-paléontologie de Lyon 1, où sera préparé puis reconstitué le squelette du spécimen avant d’être exposé !


 

© photos : Eric Le Roux / Direction de la communication Lyon 1 Université
Propos recueillis par Anna Thibeau / Direction de la communication Lyon 1 Université

 

[1] Ancien chercheur du LGL-TPE, aujourd’hui membre du LEHNA.