Transitions : regards croisés de nos ambassadeurs sur l’avenir
Lundi 12 janvier 2026, l’Université Lyon 1 a ouvert l’année lors d’une cérémonie des vœux exceptionnelle organisée à l’Auditorium de Lyon, placée sous le thème des « Transitions ». Moment fort de cette rencontre, la session « Sciences et Santé : regards croisés sur les transitions » a donné la parole à quatre de nos ambassadeurs et ambassadrices — Cathy Quantin-Nataf, Alexandre Belot, Isabelle Ray-Coquard et Cédric Villani. À travers des interventions empreintes d’émotion, de pédagogie et d’engagement, ils ont illustré la dynamique collective de l’université, révélant à la fois la diversité de ses talents et sa capacité à relever les défis de demain.
« Evolution des mondes habitables »
Cathy Quantin-Nataf, professeure et spécialiste de l’exploration spatiale, a inauguré la session de mini-conférences « Sciences et Santé : regards croisés – Transitions » avec une intervention consacrée à l’évolution des mondes habitables.
Ses travaux portent notamment sur la planète Mars, aujourd’hui extrêmement inhospitalière. Pourtant, de nombreux indices scientifiques suggèrent que, dans un passé lointain, Mars présentait des conditions favorables à l’habitabilité. La présence ancienne d’eau liquide à sa surface, attestée par des traces de rivières et peut-être même d’un océan, en constitue l’un des principaux témoignages. « Tout porte à penser que ce monde était habitable, peut-être même habité, c’est ce que l’on recherche. Il y a donc eu une transition entre ce monde habitable et le monde très inhospitalier, c’est ce qui nous animent, nous les chercheurs dits « martiens » », explique Cathy Quantin-Nataf.
Pour comprendre ces transitions entre mondes habitables et inhospitaliers, les scientifiques s’appuient sur des missions d’exploration spatiale, qu’il s’agisse de satellites ou d’engins opérant à la surface, comme le rover Perseverance de la mission Mars2020. Cathy Quantin-Nataf participe à son pilotage depuis son atterrissage, il y a quatre ans. Dans le cadre de cette mission, la France a fourni un instrument majeur, la supercaméra (« supercam »), fruit d’un partenariat entre acteurs académiques et industrie spatiale. Sélectionnée par la NASA, elle permet d’analyser à distance la composition des roches martiennes et de procéder à leur échantillonnage. À ce jour, une trentaine d’échantillons ont été prélevés, dont une dizaine déposée au sol en vue d’un retour ultérieur sur Terre. « On travaille ainsi sur la science de demain », souligne-t-elle.
Au-delà de Mars, l’étude des autres mondes nourrit une réflexion plus large sur notre propre planète. « Pour nous les planétologues, l’intérêt de regarder les autres mondes est que cela nous permet de prendre du recul pour mieux comprendre notre planète, c’est ce que l’on appelle la planétologie comparée ». Une démarche qui conduit à une prise de conscience forte : « On se rend compte à quelle point notre planète est précieuse, unique, et qu’il faut donc la protéger. Notre planète est parfaite et il faut vraiment que l’on en prenne soin, il n’y a pas de plan B ».
« Médecine de l’adolescent : Lost in Transition »
Alexandre Belot, professeur en rhumatologie pédiatrique, a poursuivi la session avec une intervention consacrée à la médecine de l’adolescent, qu’il a intitulée « Médecine de l’adolescent : Lost in Transition ».
« Pour nous les pédiatres, la transition c’est un passage particulier : c’est l’adolescence qui est une période particulière entre l’enfance et l’âge adulte ». Pour illustrer cette période de flottement, Alexandre Belot s’appuie sur l’affiche du film Lost in Translation, dans laquelle un personnage arrive à Tokyo sans en comprendre la langue, une métaphore de la difficulté de communication entre adolescents et adultes. Il évoque également le film Les Beaux Gosses, rappelant que « il n’y a pas d’autres moments dans la vie où l’on connaît une transition aussi importante et complète ».
Cette période est d’autant plus délicate lorsqu’elle s’accompagne d’une maladie chronique. « C’est une période encore plus difficile lorsque l’on a une maladie chronique et l’on doit réfléchir à comment les accompagner », souligne-t-il. Les données médicales le confirment : dans le cas de la greffe de rein, l’adolescence correspond à la période où les résultats sont les moins bons, en raison notamment des ruptures de suivi et des difficultés d’adhésion aux soins.
Face à ce constat, Lyon 1 et ses partenaires ont engagé une réflexion transversale, impliquant plusieurs composantes, dont l’UFR STAPS, afin de renforcer l’accompagnement des adolescents. L’activité physique adaptée occupe une place centrale dans cette approche, soutenue par des aménagements spécifiques à l’hôpital Femme Mère Enfant (terrains multisports, espaces de pratique, salles de danse).
C’est dans ce cadre qu’a été déployée l’expérimentation ARIANE, un programme innovant mis en place avec l’ARS, centré non pas sur une pathologie, mais sur une tranche d’âge. Il accompagne des adolescents de 12 à 18 ans à travers un parcours coordonné intégrant activité physique adaptée, ateliers de bien-être et travail autour du schéma corporel. L’objectif est clair : « C’est un changement de paradigme sur nos soins qu’on apporte car c’est de la médecine de parcours, de la médecine qui prévient ».
Menée en région Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre de l’Article 51, le programme ARIANE vise à sécuriser le passage de la pédiatrie aux soins pour adultes, à éviter les ruptures de parcours et à renforcer l’autonomie des jeunes patients atteints de maladies chroniques ou rares. À terme, Alexandre Belot exprime l’espoir que ce dispositif puisse être pérennisé, remboursé par l’Assurance maladie et déployé à l’échelle nationale : « On accompagne nos jeunes pour les aider grandir. On espère pouvoir déployer ce programme de transition sur l’ensemble du territoire ».
« Transition en oncologie : concept ou nécessité vitale ? »
Isabelle Ray-Coquard, professeure des universités – praticienne hospitalière au Centre Léon Bérard et oncologue médicale, est intervenue autour d’une question centrale : la transition en oncologie est-elle un concept théorique ou une nécessité vitale ? À travers son intervention, elle a mis en lumière les profondes mutations qui traversent aujourd’hui la cancérologie, tant sur le plan scientifique que technologique, organisationnel et institutionnel.
D’emblée, elle a rappelé que la transition en santé s’inscrit dans le quotidien des pratiques médicales et de recherche. « La transition en science et santé n’est pas une rupture c’est une réalité du quotidien » et, en cancérologie, « ce n’est pas un concept, c’est une nécessité vitale ». Cette transformation débute par une transition scientifique majeure : le passage d’une médecine protocolisée, fondée sur des traitements standardisés, à une médecine de précision guidée par la biologie des tumeurs, la biologie moléculaire, l’immunologie et les biomarqueurs.
Cette évolution repose sur une intelligence collective mobilisant de multiples expertises. Biologistes, cliniciens, chercheurs, bio-informaticiens, biostatisticiens et mathématiciens contribuent aujourd’hui à transformer les données scientifiques en décisions médicales utiles pour les patients. Cette dynamique d’innovation est particulièrement active à Lyon, au sein de l’Université Lyon 1 et de ses partenaires, notamment à travers des collaborations avec des structures de valorisation et des biotechs. À titre d’exemple, elle a évoqué le développement d’un anticorps-médicament conjugué (ADC), issu de travaux menés avec le Centre de Recherche en Cancérologie de Lyon (CRCL) et le Centre Léon Bérard, dont les résultats ont permis d’initier une phase 3 internationale.
Isabelle Ray-Coquard a ensuite abordé la transition technologique, soulignant qu’elle s’opère dans un cadre fortement contraint. Les exigences réglementaires et de sécurité, indispensables, peuvent néanmoins ralentir l’accès à l’innovation, générant une tension permanente entre prudence et urgence thérapeutique. « L’urgence est indispensable pour nos patients qui n’ont pas le temps d’attendre », a-t-elle rappelé, insistant sur le rôle essentiel du travail collectif et de l’université pour maintenir une dynamique d’innovation rapide et responsable.
Cette transition place également le patient au cœur des dispositifs de soins et de recherche. Plus informés et acteurs de leur prise en charge qu’il y a vingt ans, les patients souhaitent que la recherche ait du sens pour eux. Cette évolution conduit à une nouvelle manière de travailler, associant soignants, chercheurs, patients et société civile, et amène à repenser les critères mêmes de la réussite scientifique. Dans ce cadre, une amélioration de la qualité de vie peut constituer un progrès majeur, même sans gain de survie.
Enfin, Isabelle Ray-Coquard a souligné l’importance de la transition institutionnelle et intégrative. L’implantation du Centre de Recherche en Cancérologie de Lyon au cœur de l’hôpital illustre cette articulation étroite entre soins, recherche et formation, et le rôle structurant de l’Université Lyon 1. Former, transmettre et apprendre à travailler dans l’incertitude, au croisement des disciplines et des enjeux éthiques et sociétaux, constituent selon elle des missions essentielles de l’université.
En conclusion, elle a rappelé que « cette transition en matière de cancérologie n’est pas une mode, ni un slogan, c’est une responsabilité collective », engageant non seulement les chercheurs et les soignants, mais aussi la société tout entière.
« Soigner le monde en Mathématique »
Enfin, Cédric Villani, mathématicien, lauréat de la médaille Fields et ancien député, a conclu la session avec « Soigner le monde en Mathématique », une réflexion sur le rôle fondamental des mathématiques dans la compréhension et la résolution des grands défis contemporains, de la santé aux enjeux sociétaux.
« Soigner le monde en mathématique ne date pas d’hier », rappelle-t-il, évoquant Bernoulli et la première modélisation mathématique démontrant l’intérêt de la vaccination contre la variole. Depuis, les mathématiques ont régulièrement permis de trancher dans des débats complexes et d’avancer sur des dossiers médicaux. Villani souligne que l’un des chocs récents pour sa génération a eu lieu au congrès international des mathématiciens en 2014 à Séoul, lorsque le Français Emmanuel Candès a montré comment des techniques initialement imaginées pour résoudre des problèmes commerciaux – le problème des recommandations – pouvaient transformer l’imagerie médicale : « Si on arrive à compléter des données incomplètes, pourquoi ne pas le faire dans le domaine de l’imagerie médicale, dans les scanners ? » Grâce à ces techniques, les enfants peuvent passer dix fois moins de temps dans un scanner, tout en garantissant la même qualité d’information pour les médecins. Le soir même, Timothy Gowers écrivait : « Si Emmanuel Candès fait des mathématiques, c’est tout simplement pour sauver des vies. »
Au-delà de la santé, Villani montre comment les mathématiques servent à guider les transitions technologiques, écologiques et démocratiques : « La transition technologique avance au grand galop, la transition écologique plutôt comme un escargot, et la transition pacifique et démocratique elle avance à reculons. » Pour progresser, il insiste sur l’importance d’une approche intégrée, en résonance avec d’autres disciplines et avec les forces mathématiques lyonnaises : « Il faut que le train de la transition puisse rouler sur toutes ses roues, avec les sciences mathématiques souvent en résonance avec d’autres sciences. »
Cédric Villani rappelle également l’importance d’impliquer les citoyens et les étudiants : « Il est important que chaque citoyen puisse s’approprier ces questions avec son propre esprit critique. » À Lyon 1, les projets en mathématiques appliquées à la santé et à l’environnement, comme DeltaFold ou Morphogenèse, permettent de mieux comprendre la topologie des protéines ou la croissance embryonnaire, avec des retombées directes pour la médecine prénatale et la prévention des maladies.
« On voit à quel point, en une décennie, les techniques mathématiques ont progressé » explique Cédric Villani, permettant de « garder les enjeux humains au cœur de la société et de nos problématiques ». « Avec la technologie, on peut faire de sensé et de bien pour aider la santé du monde », conclut-il.
En partageant leurs réflexions autour du mot « transition » avec finesse, élégance et sincérité, nos ambassadeurs et ambassadrices ont permis de mettre en lumière le sens et l’importance de notre travail quotidien au sein de l’université.
Pour en savoir plus sur la cérémonie du 12 janvier 2026 : lire « Retour sur la cérémonie des vœux de l’Université Lyon 1 »
© photos : Eric Le Roux / Direction de la communication Université Lyon 1


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