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Un bleu lumière à Lyon

@Anne Goyer

Mélanger du blanc et du noir pour produire un bleu intense et sans pigment, c’est l’étonnante découverte qu’ont faite Anne Pillonnet, Professeure des universités à l’Institut Lumière Matière (Université Claude Bernard Lyon 1 / CNRS), et l’artiste Anne Goyer. Exploitant le phénomène qui donne sa couleur aux yeux bleus ou au ciel, elles ont construit un objet de recherche et artistique reconnu au terme d’une collaboration originale.

L’une est chercheuse à l’Institut Lumière Matière, elle étudie les matériaux optiques et mène en parallèle des projets art - science. L’autre est devenue artiste professionnelle après s’être détournée d’études en biologie. Leur point commun : leur intérêt pour la couleur. C’est ainsi qu’Anne Pillonnet et Anne Goyer se sont rencontrées à l’école Okhra, qui réunit scientifiques et artistes pour aborder la notion de couleur d’un point de vue interdisciplinaire. « C’est très intéressant dans ces événements de voir qu’il y a autant de visions différentes de la couleur que de disciplines » s’enthousiasme Anne Goyer.

Cette jeune artiste avignonnaise avait à l’époque des interrogations sur un bleu qu’elle créait sans utiliser de pigment. Anne Pillonnet lui propose alors de venir à l’ILM pour étudier la question. « Au début, comme les premiers bleus étaient plutôt gris, j’étais assez sceptique » se rappelle la chercheuse avec amusement. En analysant la longueur d’onde de la lumière réfléchie la chercheuse peut la situer sur le spectre visible de la lumière. Résultat : l’artiste a bien décelé du bleu dans son dessin. 

 

Un bleu physique

Contrairement à la couleur couramment utilisée en peinture ou en dessin, le bleu en question ne provient pas de pigments. L’origine n’est pas chimique mais repose sur un phénomène physique appelé diffusion de Rayleigh. Lorsque la lumière traverse un milieu constitué de petites particules, celles-ci réémettent la lumière avec une intensité d’autant plus grande que la longueur d’onde est petite. Ainsi, les couleurs bleues puis vertes sont les plus visibles. C’est ce même phénomène qui explique la couleur du ciel, ou celle des yeux bleus.

Une fois le phénomène identifié, les deux collaboratrices ont voulu aller plus loin dans la compréhension du procédé, car « par moments le bleu apparaissait, mais parfois non et je ne comprenais pas pourquoi » nous explique Anne Goyer. Habituée à utiliser des matières naturelles brutes, l’artiste produit ce bleu à partir de trois matériaux : une poix minérale de couleur marron très sombre, de la craie blanche et une huile transparente.

Avec l’aide précieuse de ses collaborateurs scientifiques de l’ILM et du Laboratoire Multimatériaux et Interfaces, la chercheuse étudie ces matériaux sous tous les angles, aussi bien mélangés qu’isolés, utilisant des analyses spectroscopiques, colorimétriques, granulométrie ou encore des rayons X. Une collaboration avec l’IFPEN a permis également d’approfondir l’étude complexe de la poix minérale choisie par l’artiste. Au fur et à mesure des recherches et de leurs échanges, elles ont transformé ce qui était au départ un bleu gris en bleu intense et lumineux [1]

@Fondation Bullukian - Pauline Roset

Anne Pillonnet - ©Fondation Bullukian- Pauline Roset


Entre démarche scientifique et geste artistique

Comme le dit elle-même Anne Goyer, jamais elle n’aurait pu amener son bleu à un tel point sans ces investigations scientifiques. Pour autant, Anne Pillonnet a tenu dans ses travaux à respecter la démarche artistique : « nous n’avons modifié aucun des outils que [Anne] utilisait, ni aucun matériau. Le protocole a changé, mais pas le geste artistique ». Et pour cause, car si elles comprennent mieux le phénomène physique, le geste d’exécution est crucial.

Très tôt dans son parcours artistique, Anne Goyer s’intéresse aux techniques de peinture et de dessin anciennes, telles que les icônes russes ou les fresques pompéiennes. Assez peu enseignées aujourd’hui dans les écoles d’art, elle se forme à ces techniques auprès d’artistes spécifiques. Elle y apprend par exemple à dessiner en faisant la prière de l’iconographe dans l’esprit de la tradition. « Dans ces techniques Il y a vraiment tout un travail sur l’approche du trait, de la couleur, de la couche, de la profondeur, mais aussi de la mise en condition dans la recherche d’une émotion au service du sujet traité. Il se trouve que ce bleu est apparu à ce moment-là ». Plus qu’un hasard, la découverte de ce bleu est donc l’aboutissement de tout un cheminement artistique.

Pour la peintre, qui l’utilise depuis maintenant plus de 10 ans, ce geste est devenu naturel. Il reste en en revanche difficile à aborder d’un point de vue scientifique. « J’ai pris une stagiaire pendant 6 mois pour travailler sur ce projet. Je lui ai indiqué comment faire, nous avons repris toutes les descriptions de [Anne]. Elle n’a jamais réussi à produire ce bleu », nous explique la chercheuse. 

 @Anne Goyera

Anne Goyer - ©Anne Goyer


De nouvelles connaissances pour éclairer le passé ?

S’il n’est pas si facile à créer, ce bleu n’a-t-il pour autant jamais été utilisé en peinture auparavant ? C’est la question que les deux Anne se posent actuellement. Le célèbre inventeur Léonard de Vinci semble dans ses carnets décrire un phénomène similaire. Il y explique qu’en regardant une fumée de cheminées sur un fond noir, il distingue des teintes bleutées. Puisqu’il décrit ce phénomène, n’aurait-il pas exploité la diffusion de Rayleigh ?

Une hypothèse sérieuse pour Anne Pillonnet. Elle a mesuré la taille des particules de craie dans les dessins d’Anne Goyer. D’après des recherches en histoire de l’art, leur taille semble comparable à celle que l’on retrouve dans certaines œuvres de cette époque. Elles comptent donc creuser la question en collaboration avec l’historien de l’art Romain Thomas de l’université Paris-Nanterre.

Ce projet devient ainsi de plus en plus interdisciplinaire au fur et à mesure des découvertes. La chercheuse et l’artiste ont par ailleurs publié deux articles de recherche dans une revue Art – Sciences. Plus qu’une artiste illustrant un objet scientifique, ou une scientifique apportant son aide technique à l’artiste, leur collaboration à « forte dimension humaine » débouche aujourd’hui sur un véritable objet de recherche et artistique reconnu.
 

Des projets en cours

Par leur approche, Anne Pillonnet et Anne Goyer contribuent à décloisonner les arts et les sciences, et l’image associée au scientifique et à l’artiste. Elles partagent ainsi leur expérience auprès d’un public plus large lors de conférences. Croisant recherche artistique, histoire de l’art et approche physique de la lumière, l’enthousiasme du public ne cesse d’étonner les deux collaboratrices.

L’aventure continue et part à la conquête de nouveaux terrains. Lorsqu’Anne Pillonnet a présenté ce procédé à la cellule projets de Pulsalys, la SATT a tout de suite vu un intérêt dans la valorisation de ce bleu physique. Par leur intermédiaire, la chercheuse et l’artiste travaillent aujourd’hui avec une équipe pluridisciplinaire sur un projet qui donnera à cette couleur un nouvel espace d’expression. Cette découverte n’a semble-t-il pas fini d’illuminer les regards.
 

Pour plus d’informations :

Visitez le site Web de l’Institut Lumière Matière : https://ilm.univ-lyon1.fr/index.php

Visitez le site professionnel d’Anne Goyer : https://www.anne-goyer.com


[1] Anne Goyer, Amina Bensalah-Ledoux, Davy Carole, Cécile Le Luyer, Tiphaine Blanchard, Isabelle Merdrignac, Isabelle Guibard, Anne Pillonnet, Arts et Sciences, 2, 3 (2019) DOI : 10.21494/ISTE.OP.2019.0423 https://www.openscience.fr/Structural-blue-coating-based-on-glaze-painting

 



Publié le 29 janvier 2020 Mis à jour le 2 mars 2020