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Recherche en nutrition : des lipides méconnus des produits laitiers

VALOBAB : une vaste étude clinique a montré les bénéfices pour certaines populations de "lipides polaires" naturellement présents dans les produits laitiers. Retour sur le projet d'une décennie.


Mieux comprendre les liens entre nutrition et santé est devenu un enjeu majeur de la recherche en nutrition. Il est de plus en plus admis que l’alimentation joue un rôle dans le développement ou la prévention de nombreuses maladies - cancers, maladies cardiovasculaires, obésité. Certains aliments sont particulièrement pointés comme facteurs de risque. Qu’en est-il des produits laitiers ? Pour le Dr Cécile Vors, l’association entre leur consommation et les effets sur la santé est plus complexe qu’il n’y paraît.
  
 

La notion de matrice laitière

Souvent recommandés pour leurs apports en calcium, les produits laitiers sont un matériau bien plus complexe. Les scientifiques les abordent de plus en plus à partir de la nouvelle notion de « matrice laitière ». Ils contiennent du calcium, mais aussi des protéines, des lipides, des bactéries, des produits de fermentation. Chaque produit a aussi une rigidité particulière. A quantité de matière grasse égale, les produits ne sont donc pas digérés de la même façon. Dans ce contexte, Cécile Vors et la responsable de l’équipe de recherche le Dr Marie-Caroline Michalski, du laboratoire CarMeN à l’Université Claude Bernard Lyon 1 [1], se sont intéressées à des lipides particuliers : les lipides polaires.

Dans le lait, la matière grasse est organisée sous forme d’émulsion : des gouttelettes de matière grasse en suspension dans une phase aqueuse. Elles sont entourées d’une fine membrane biologique, contenant des lipides polaires. En se plaçant à l’interface entre la phase grasse et l’eau, ces molécules stabilisent ainsi les globules gras. Des études chez l’animal ont récemment montré des bénéfices des lipides polaires laitiers sur l’absorption du cholestérol et la diminution d’effets inflammatoires. Cependant, ils sont présents en quantité limitée dans les produits laitiers que nous consommons. En revanche, ils se retrouvent plus concentrés dans le babeurre, qui est un co-produit obtenu en bout de chaîne de l’industrie laitière lors de la fabrication du beurre. Contrairement à certains pays comme l’Inde où le babeurre constitue une boisson traditionnelle, en France le babeurre est jusqu’à ce jour principalement destiné à l’alimentation animale.

Étudier l’intérêt physiologique de ces lipides naturellement présents dans les produits laitiers chez l’humain, c’est l’objet de l’ambitieux projet Valobab. Coordonné par Marie-Caroline Michalski, Cécile Vors a fortement contribué à sa mise en place et à la mise en œuvre de l’étude clinique. A quantité de matière grasse égale, les chercheuses ont montré qu’augmenter la proportion de lipides polaires dans un produit laitier (fromage à tartiner) est associé à des bénéfices physiologiques chez certaines populations. Leurs propriétés stabilisantes et émulsifiantes pourraient même en faire une alternative aux additifs synthétiques ou à la lécithine de soja. 

 
 

Valobab : un projet de recherche partenariale pour la santé

Ces résultats ont été obtenus au terme d’une vaste étude clinique coordonnée par l’équipe du Dr Michalski du laboratoire CarMeN. Les scientifiques ont étudié les effets des lipides polaires chez une population particulière : les femmes ménopausées. « L’objectif était de tester un effet hypolipémiant, c’est-à-dire qui diminue les lipides triglycérides et/ou cholestérol dans le sang. Un effet déjà démontré chez l’animal, mais pour lequel il existait très peu d’études chez l’humain » explique Cécile Vors. Or, les maladies cardiovasculaires sont la première cause de mortalité chez les femmes de plus de 55 ans. « Dans l’objectif d’une nutrition préventive, nous avons sélectionné une population avec des problèmes de cholestérol, mais sans traitement thérapeutique. Dans notre étude,  la nutrition ne devait pas entrer en compétition avec d’autres traitements » poursuit la jeune chercheuse.

Quotidiennement, des femmes volontaires ont ainsi consommé 100 g de fromage à tartiner. Plus ou moins enrichis en lipides polaires, ces fromages expérimentaux étaient distribués de manière aléatoire et en aveugle aux 58 participantes. Elles ont été supplémentées et suivies pendant 4 semaines. Prises de sang, collectes des selles, ou encore biopsies, ont permis de mesurer les effets des lipides polaires sur leur métabolisme. Une analyse complémentaire du microbiote a aussi été réalisée. Les principaux résultats publiés dans la revue internationale Gut [3] montrent que la consommation des produits enrichis en lipides polaires a amélioré le profil de risque cardiovasculaire des volontaires.

Un suivi qui a nécessité le concours de nombreux personnels cliniques lors de cette étude bi-centrique réalisée avec le Centre de Recherche en Nutrition Humaine (CRNH) Rhône-Alpes et le CRNH Auvergne. Les chercheuses ont interagi tout au long de l’étude avec des médecins et des infirmières de recherche clinique, des diététiciennes, des pharmaciens hospitaliers ou encore des chirurgiens cliniques. « Il s’agit de démarches d’exploration assez poussées, qui se basent sur des modèles et des protocoles d’intervention pharmacologiques » expliquent-elles. Des étapes nécessaires pour assurer la validité scientifique des résultats et pouvoir envisager un transfert applicable à des produits alimentaires.

 


Une recherche partenariale nécessaire en nutrition

L’équipe de recherche s’est aussi appuyée sur les expertises de plusieurs laboratoires de recherche et partenaires industriels [2]. Pour la réalisation des fromages enrichis en lipides polaires, les scientifiques ont en particulier fait appel aux savoir-faire de l’interprofession laitière et d’un centre technique sur les produits laitiers. Une démarche nécessaire pour envisager la réalisation d’un produit acceptable pour les participantes à l’étude et potentiellement commercialisable. Au total, le consortium de l’étude a réuni 7 partenaires académiques et privés.

Si l’intérêt est réel pour les scientifiques, la recherche partenariale en nutrition suscite malgré tout des interrogations de la part du grand public. Les liens entre sciences et milieux industriels sont parfois perçus avec suspicion par certains publics. Une attitude compréhensible pour les deux chercheuses : « c’est normal que le grand public se pose des questions sur les conflits d’intérêt. Pour autant, « le fait de travailler en partenariat avec le monde socio-économique n’entraîne pas nécessairement des biais dans les résultats de la recherche » affirme la coordinatrice de l’étude. une question très au sérieux aujourd'hui dans les congrès scientifiques en nutrition précise-t-elle. Cela amène par exemple les scientifiques à décrire en toute transparence les partenariats public-privé dans leurs publications.

Ce projet de recherche a principalement été financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et le Programme Hospitalier de Recherche Clinique du Ministère de la Santé, mais la participation de l’interprofession laitière s’avérait nécessaire pour les chercheuses. « Ces professionnels possèdent une véritable expertise dans les produits laitiers. Nous nous appuyons sur eux notamment pour nous fournir les babeurres, les produits de base pour notre étude. Sans leur collaboration, nous n’aurions pas fait un projet d’aussi bonne qualité » ponctue Cécile Vors. Cette démarche collaborative s’inscrit aussi dans le cadre des consignes de l’ANR pour assurer que les travaux soient applicables en pratique et transférables à la société.



A retenir

Les produits laitiers disposent d’une richesse en lipides bio-actifs (notamment les lipides polaires) qui pourraient être valorisés. Les scientifiques proposent de développer une stratégie nutritionnelle visant à remplacer certains types de matière grasse par des lipides polaires, à destination de certaines populations à risque comme les femmes ménopausées. « Il ne s’agit pas d’inciter à surconsommer des produits laitiers, mais de valoriser certains aliments naturels déjà produits, avec des effets bénéfiques démontrés ». Une stratégie qui doit s’inscrire dans le cadre d’une alimentation équilibrée, dans le cadre des recommandations nutritionnelles nationales, précisent les chercheuses.


Crédits photos – Eric Le Roux, direction de la communication de l’Université Lyon 1

Pour en savoir plus

[1] http://carmen.univ-lyon1.fr

[2] https://anr.fr/fr/actualites-de-lanr/details/news/vers-une-meilleure-valorisation-du-babeurre-source-de-lipides-laitiers-dinteret-majeur-pour-la-nut/

[3] https://gut.bmj.com/content/69/3/487



Publié le 25 mars 2020 Mis à jour le 26 mars 2020