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Salomé Bourg et Laura Touzot : lauréates de la bourse l’Oréal-Unesco 2019

@ Jean-Charles Caslot

Laura Touzot et Salomé Bourg ont réalisé leur thèse au LBBE (Université Claude Bernard Lyon 1/CNRS/ VetAgroSup/INRIA/HCL/CHU Lyon), et toutes deux sont lauréates de la bourse l’Oréal – Unesco 2019. Ce prix distingue leurs travaux dans le domaine de la biodémographie évolutive et de la biologie évolutive, ainsi que leur engagement auprès de jeunes publics sur les enjeux d’environnement et d’éco-citoyenneté.


Pouvez-vous d’abord nous présenter votre parcours ?

LT : Après le bac, j’ai commencé un DUT Génie Biologique, Génie de l’environnement qui m’a orientée vers une école d’ingénieur à Lyon, mais ça ne me convenait pas du tout. J’ai alors intégré la licence Sciences de la vie, avec l’option initiation aux milieux de montagnes à Aurillac. Je faisais déjà de la randonnée en montagne. J’ai une sensibilité pour ces environnements « froids », ce sont des écosystèmes vraiment intéressants. J’ai adoré cette licence. J’ai poursuivi dans la voie recherche avec le Master Biodiversité, Ecologie, Environnement à Grenoble avant d’arriver en thèse au LBBE avec Jean-Michel Gaillard. J’étais co-encadrée par Samuel Venner du LBBE, Marlène Gamelon du MTNU en Norvège et Eric Baubet de l’ONCFS.

SB : J’ai suivi un parcours universitaire en biologie évolutive. J’ai fait une licence en Biologie des Organismes à l'Université Jean Monnet puis le Master Écologie Évolution et Biométrie à l’Université Claude Bernard Lyon 1. Comprendre comment fonctionnent les écosystèmes, les comportements des animaux, quels sont les mécanismes évolutifs derrière, c’est une voie que j’avais envie d’approfondir. Après un stage de Master 1 et Master 2, j’ai obtenu une bourse doctorale toujours avec la même équipe au LBBE : Frédéric Menu, mon directeur de thèse, et Etienne Rajon et Natacha Kremer pour le co-encadrement.

 

Quel était votre sujet de thèse ?

LT : Je m’intéresse à l’influence du Masting du chêne sur les populations du sanglier. Le masting est une stratégie de reproduction caractérisée par de grosses variations de la production de fruits, ici des glands, d’une année à l’autre. C’est un phénomène que l’on retrouve chez de nombreuses espèces de plantes, dont le chêne qui est une espèce assez emblématique de nos forêts. Nous regardons comment cette variabilité dans la disponibilité des ressource alimentaires affecte les espèces qui en dépendent, en se focalisant sur le sanglier, friand de ces glands. Ensuite je fais de la démographie. En m’appuyant sur les suivis établis par l’ONCFS depuis plus de 30 ans, j’étudie comment ces populations de sangliers pourraient évoluer, en particulier dans un contexte de réchauffement climatique.

SB : Contrairement à Laura, je n’ai pas étudié une espèce en particulier. J’ai fait un travail théorique sur un mécanisme assez général appelé, en biologie évolutive, le « compromis évolutif » (trade-off en anglais). Chaque organisme a une quantité d’énergie finie à allouer aux différentes fonctions vitales de l’organisme (le système immunitaire, la reproduction, la survie, etc…). Comme cette énergie est finie, l’organisme ne peut pas maximiser toutes ces fonctions et doit faire des « compromis ». Par exemple, certains individus investissent beaucoup d’énergie dans la survie et très peu dans la reproduction ; d’autres font le compromis inverse. Ces trade-off sont très dépendants de l’environnement. L’idée de ma thèse est de comprendre quels sont les mécanismes sous-jacents qui régulent ces trade-off, et comment ces compromis évoluent dans le temps. C’est principalement de la modélisation. Il s’agit de tirer de ces modèles des grandes tendances qualitatives pour mieux comprendre ce mécanisme.

 

Quel bilan tirez-vous de votre thèse ?

LT : J’ai eu la chance de travailler dans une équipe encadrante géniale. Cela peut paraître compliqué d’échanger avec 4 personnes, et parfois à distance. Chacun a sa spécialité, son caractère, mais je l’ai vraiment vu comme une force. Même s’ils n’étaient pas toujours d’accord j’ai trouvé cette dynamique très formatrice, car cela m’a appris à prendre très tôt des décisions et aller vers l’autonomie. En même temps, je pense que je n’aurais pas aimé avoir un encadrement trop carré, quelqu’un sur mon dos pour me dire quoi faire. Pour tout cela c’était une bonne expérience.

SB : C’était une bonne expérience, il n’y a pas de doute. Si c’était à refaire, je le referais. Mais il faut avouer qu’une thèse, c’est aussi des moments difficiles, surtout vers la fin. En France, on fait notre thèse en trois ans, c’est une échéance malgré tout assez courte. Le statut d’étudiant nous met aussi dans une position où il faut savoir parfois être malléable, ce qui n’est pas toujours facile à gérer. Mais c’est très gratifiant de concrétiser ces trois années de recherche. C’est l’occasion de faire le point sur le travail réalisé. Et puis on a une grande liberté dans la façon d’en parler, de mettre le sujet en perspective dans notre manuscrit qu’il y a peut-être moins lorsqu’on publie nos travaux dans une revue scientifique.


Comment avez-vous connu la bourse l’Oréal ?

LT et SB : Au laboratoire on nous encourage à postuler. On reçoit des mails de la part de nos encadrants, du directeur du laboratoire, de l’école doctorale,… Donc j’ai postulé. C’était la deuxième année, et cette année ça a marché.

 

Comment avez-vous vécu l’obtention de ce prix ?

LT : Après une présentation au siège de l’Oréal à Paris, nous avons passé cinq jours en formations transversales : les relations médias, la négociation,… Il y a aussi la journée interview avant la remise des prix qui fait partie des obligations. C’est vraiment très intéressant. Ensuite la remise des prix se fait au Musée d’Histoire Naturelle de Paris. Avoir l’occasion de se balader dans la grande galerie de l’évolution avec sa coupe de champagne à la main, c’est quand même incroyable.

SB : C’est assez dingue de recevoir ce prix. C’est une énorme reconnaissance du travail réalisé. Ces cinq jours de formations, c’est aussi l’occasion de faire un réseautage important. Et on a appris pleins de choses. Il s’agit de formations que des étudiants suivent en général plutôt en école d’ingénieur. C’était des rencontres vraiment intéressantes et assez privilégiées.

Vous étiez réunies avec les 33 autres lauréates. Qu’est-ce que vous retenez de cette rencontre ?

LT : Pendant toute cette période, nous étions tout le temps ensemble, on s’occupait de nous et on nous répétait souvent qu’on était « formidable ». Ce n’est pas désagréable à entendre de temps en temps (rires). Il y a une sorte d’émulation très positive qui s’est créée et les liens se sont faits très vite entre nous. On fait toutes des sciences dans des disciplines différentes et c’était intéressant d’en discuter. Je me rends compte que j’étais peut-être un peu privilégiée dans mon équipe. Je n’ai jamais eu le sentiment qu’être une femme, un homme, ou ne pas avoir de genre aurait changé quelque chose dans ma thèse. Ce n’est pas le cas de toutes les femmes. C’était un bon rappel d’échanger avec elles et d’en avoir pleinement conscience.

SB : C’est rare de se retrouver avec d’autres chercheuses, à peu près du même âge et de disciplines complétement différentes. Chacune a partagé ses petits problèmes quotidiens : les difficultés à aller en conférence, les processus de publication. Certaines ont même des difficultés à avoir du matériel, voire un bureau. Mais de voir toutes ces femmes qui restent malgré tout motivées et fières d’elles – et il n’y avait pas de mal à se le dire, c’était un effet très positif. De ce point de vue, le prix que nous avons reçu nous donne une certaine liberté. Nous avons pu visiter des laboratoires, avec Laura nous allons bientôt en conférence en Norvège. C’est faire notre travail de chercheuse en quelque sorte de manière plus indépendante.


Parmi vos projets, il y a cette association, PANGOLIN, que vous avez créée toutes les deux. Pouvez-vous nous en parler ?

SB : Il s’agit d’un projet de vulgarisation scientifique sur les thématiques d’éco-citoyenneté, et les questions de réchauffement climatique, le fonctionnement des écosystèmes,…C’est toujours quelque chose que l’on nous reproche un peu quand on fait de la recherche : à quoi est-ce que cela sert ? Je pense qu’à un moment, nous avons eu envie de mener une action de manière directe avec le public. A partir de là, on a dessiné un projet, qui a évolué avec l’apport de chacune jusqu’à sa forme actuelle. 


LT : Nous intervenons auprès de jeunes publics, de l’école primaire au lycée avec cette idée : une personne ne peut pas se sentir vraiment concernée par quelque chose qu’elle ne comprend pas. On essaie de montrer aux élèves qu’il ne faut pas avoir peur d’aller chercher l’information. L’objectif ensuite est vraiment d’engager la discussion avec eux. Notre posture, c’est de leur dire : "n’ayez pas peur de donner votre avis sur telle question. Si vous avez une idée, partagez-la avec les autres". Forcément, ils ne sont pas tous d’accord et la politesse est parfois mise à rude épreuve, mais ce qui est vraiment intéressant, c’est de voir comment ils en viennent à remettre en cause leurs croyances puisqu’ils sont obligés d’argumenter, de justifier leur pensée devant les autres. A un certain point, ils entendent ce que l’autre a à dire, et c’est déjà génial.

SB : je pense que l’honnêteté de la démarche est importante aussi. On voulait surtout éviter d’être moralisatrices. Être au contraire d’abord à l’écoute de leurs émotions. La communication, c’est commencer par reconnaître ce que ressent l’autre et je pense qu’on ne prend pas assez en compte leurs émotions. A 17 ans, se dire que c’est peut-être la fin du monde, qu’ils ne voient pas d’avenir et que ce n’est pas de leur faute ; faire face à toutes ces contradictions auxquelles la société les confronte, c’est dur pour eux. Ils sont en colère et nous ne sommes pas formées pour gérer cette colère, mais on essaie de mettre des mots sur leurs émotions, d’apporter nos connaissances. Ça libère leur parole. Des professeurs témoignent que des élèves d’habitude discrets en classe prennent la parole lors de nos débats. C’est très encourageant.

LT : Avec cette bourse, nous avons pu développer plusieurs aspects de l’association. Nous avons refait notre site Web et nous nous formons à la rédaction Web pour proposer des ressources consultables librement par les élèves ou les professeurs. Il y a aussi un projet de livre pour enfant que l’on voudrait rendre accessible sur le site Web. Bref pleins d’idées. On essaie de le développer comme on peut à notre échelle. Pour ça, la bourse nous a bien aidées. 


Pourquoi le nom PANGOLIN ?

LT : Le pangolin est un animal dont les 8 espèces sont en danger critique d’extinction, notamment à cause du braconnage. Malgré tout, c’est une espèce très résiliente. On aimait bien ce symbole, et le nom sonnait bien.

SB : Ca va avec cette idée de dire aux publics : on comprend que la situation actuelle est difficile, mais essayons de proposer des solutions. Je pense que c’est quelque chose qu’on aurait aimé voir pendant notre cursus. Tout comme avoir des femmes qui nous montrent que l’on peut faire de la recherche, et que c’est passionnant.

 

Et vos perspectives professionnelles ?

LT : Je soutiens ma thèse en février et je cherche actuellement un post-doc. J’aimerais continuer dans la recherche académique. En thèse, qui se fait dans un temps imparti, c’est plus difficile de lier mes recherches avec le projet Pangolin. Je pense que si j’avais un poste fixe, je pourrais lancer plus de projets avec des étudiants, ou inclure les sciences participatives dans mes recherches.

SB : Actuellement je suis en post-doc au Centre for Ecological and Evolutionary Synthesis (CEES) de l’Université de Oslo. J’ai un contrat pour trois ans, ce qui laisse du temps pour mettre en place des choses. J’aimerais aussi être enseignante chercheuse en France, mais il y a les envies et la réalité du métier. Clairement la bourse m’a servie pour trouver un poste après la thèse, mais pour avoir un poste permanent c’est bien plus compliqué. J’envisage aussi d’importer notre association en Norvège. Ici aussi, il y a des choses à faire en termes d’éco-citoyenneté.

 

Pour en savoir plus sur l’association PANGOLIN : https://www.projetpangolin.com
 

[1] LBBE : laboratoire de Biométrie Biologie évolutive

 

 


Publié le 24 janvier 2020