Une nouvelle étoile - Regards étudiants

Une nouvelle étoile

Emmanuel Janvier

Moi, Emmanuel JANVIER, âgé de 23 ans, en dernière année de Master à l’Université Claude Bernard. Je trouve ça trop simpliste les histoires qui commencent par : « Il était une fois ». Soyons réaliste, la seule histoire qui en vaut la peine, c’est celle de la vie.

Ne vous méprenez pas ! Je ne suis pas Simba, mon père n’est pas physiquement mort et il est encore moins un roi, même si à ses côtés se trouvait une reine. La cruauté de ce monde voudrait que je vous dise de manière philosophique : « Je suis mon propre père ». À dire vrai, j’ai été plusieurs étoiles dans le passé et je mène aujourd’hui ma dernière vie – à moins qu’une autre se révèle peut-être ensuite ?

La première s’est éteinte le 12 janvier 2010 au soir, après le tremblement de terre qui a eu lieu en Haïti lorsque j’avais 12 ans. Des horreurs gravées à jamais dans ma mémoire… J’ai vu mon âme d’enfant disparaître à l’image de Casper. Et comme dans le film « Maman, j’ai raté l’avion », je me suis retrouvé seul, sans mes frères, ma grande sœur et mes parents, qui ont émigré en France. J’étais une HeH+

Ma deuxième vie s’est embrasée le 24 mars 2011. J’ai atterri à Charles de Gaule et suis rentré au collège. L’année d’après, j’ai obtenu mon brevet avec mention Très bien. Mon rayonnement était à son apogée. Ma famille était fière de moi. Trois mois après ma rentrée au lycée, ma grand-mère est décédée et un mois plus tard ma tante, qui m’a pratiquement élevé, a cessé de briller aussi. C’est ainsi que ma deuxième vie s’est éteinte.

Seul entre quatre murs, face à l’immensité de mon imagination, j’étais perdu. Je me suis mis à travailler dès l’âge de 16 ans pour oublier mes peines et ma solitude. J’avais deux boulots en plus de mes études. J’ai eu une copine, elle m’a quitté. La seconde m’a trahi. Elle a fait mieux que ça, elle m’a brisé. Aux yeux des autres, je n’étais qu’une chimère. J’ai ajusté ma focale pour caresser mon objectif pendant que je zoomais sur ma cible. Clic-clac, le flash est parti et une troisième étoile est née.

Première année de classe préparatoire. Je suis un élève assidu, mais mes notes le sont beaucoup moins. Et pour cause, j’ai atterri dans un univers parallèle. Je suis, paraît-il, dans le plus beau pays de l’univers : en France. Mais des profs élitistes, avec un fond de discrimination déguisée au quotidien m’ont dit : « Prenons le cas d’Emmanuel, il ne sera jamais premier, vu le métier de ses parents, vu là d’où il vient, vu son origine… ». Cela va de soi, personne n’a réussi à enflammer de la braise avec de l’eau. Ce soir-là, mes larmes ont éteint cette nouvelle vie.

L’année d’après, je suis allé à la Sorbonne, à l’Université Pierre et Marie Curie. J’ai validé ma première année de licence en étant premier, juste pour contredire ces profs obscurs. Ma grande sœur venait d’accoucher. Je me suis surpris en train de m’évader dans le sourire de mon neveu. La quatrième étoile peinait à briller, puis soudain j’ai rencontré ma moitié. Je brillai alors de mille feux. Il ne m’a pas fallu longtemps malheureusement pour constater que ma mère était gravement malade. Problème cardiovasculaire et donc, opération du foie. J’ai préféré passer mes heures entre mes quatre jobs et l’hôpital au lieu d’aller à la fac. Quelques mois plus tard, mon père quittait la maison par lâcheté. Pas de feu d’artifice pour moi car l’artificier me préférait au ciel. Vous l’aurez compris, j’ai toujours été un enfant avec des problèmes d’adulte.

C’est ainsi que j’ai imploré tous les dieux, au précédent Noël, de m’accorder une dernière vie. Le patronyme de ma mère est Noël, je ne l’avais pourtant jamais appelée mère Noël auparavant. Elle a exaucé mon vœu. Le 2 septembre 2019, j’ai quitté ma ville après huit longues années pour briller à Lyon. J’ai repris mes études en deuxième année de Licence sans que personne ne le sache. Malgré le contexte sanitaire, j’ai pu travailler, payer toutes mes factures, tel un adulte avec des problèmes d’adulte. J’ai validé ma deuxième année, puis ma troisième. Je suis passé d’une petite chambre étudiante de 11 m² à Villeurbanne à un palace de 27 m² à la Part-Dieu, et je suis actuellement en Master Automatique. Je fais de la musique, je réalise des court-métrages.

Épanoui. Heureux.

 
HeH+ est la première molécule à s’être formée dans l’univers, marquant « le début de la chimie ».

Publié le 7 avril 2022