Tes mains sur les miennes - Regards étudiants

Tes mains sur les miennes

Laura

Il était une fois, dans une contrée pas si lointaine de Lyon, une jeune étudiante que son alarme réveilla en sursaut à 5h30 du matin. Cette étudiante, c’était moi.

Ce n’était que ma deuxième garde, je n’avais pas encore l’habitude de me lever si tôt. Si tôt voulant dire avant le soleil. Les yeux lourds de fatigue, je me dirigeai vers la salle de bains. J’avais eu du mal à m’endormir : ma garde précédente ne s’étant pas très bien passée, j’étais envahie par le stress et l’angoisse. Le sommeil ne m’avait apporté aucun repos malheureusement, mais en regardant dans le miroir je me dis : « Bon ! Laura, aujourd’hui est un autre jour, tu vas leur montrer de quoi tu es capable ! C’est parti ! ». Et sur ces bonnes paroles, je me mis en route pour l’hôpital. Je me changeai rapidement dans les vestiaires, si vite que j’arrivai bien avant l’ensemble de l’équipe de jour. Je me mis dans un coin, et restai silencieuse en attendant que tout le monde se réunisse. J’étais en train d’imaginer les sages-femmes avec lesquelles j’allais travailler quand, tout à coup, une bulle d’énergie entra dans le bureau, en saluant avec bonne humeur le reste de l’équipe. On aurait dit qu’un grand rayon de soleil venait d’arriver. Elle se tourna vers moi :

— Salut ! me dit-elle avec un grand sourire. Tu dois être l’étudiante en stage chez nous en ce moment ! Tu viens de commencer, c’est bien ça ? Je m’appelle Peggy, tu vas tourner avec moi, je vais te montrer comment fonctionne le service. Suis-moi.

C’est avec une grande surprise ‒ grande, mais agréable ‒ que je suivis la sage-femme. Elle portait un calot très coloré pour tenir ses cheveux et une paire de lunettes en plastique – de celles que l’on porte sur un chantier – pour protéger ses yeux. Elle était douce et très pédagogue. Peggy me montra chaque recoin du service, de la salle de soins jusqu’au bloc opératoire, en passant par la réserve. Elle m’indiqua où trouver les différents médicaments dont nous pourrions avoir besoin, ainsi que le matériel nécessaire pour l’accouchement. Lorsqu’elle me posait des questions, elle arborait un sourire bienveillant, même si je ne savais pas répondre. Je me sentis immédiatement en sécurité avec elle, et j’ai su que j’allais pouvoir beaucoup apprendre auprès d’elle. À cet instant, une pensée particulière me traversa : « Quand je serai grande – quand je serai sage-femme donc –, je voudrai être comme elle ».

La journée commença donc par un tour des patientes, auprès desquelles nous allâmes nous présenter ensemble. Ce matin-là, elles étaient peu nombreuses. Un seul couple à vrai dire. Peggy se présenta, et lorsque je fis de même, je remarquai un échange de regards étrange entre le futur papa et la future maman. Impossible de savoir ce qu’ils pensaient malheureusement.

La chambre était éclairée par une immense fenêtre qui donnait sur le parking et la petite clairière environnante, les nuages gris semblaient pleins de tensions, comme si à tout moment un orage allait éclater. Il faisait chaud, trop chaud malgré le fait que nous étions en juillet et j’attendais que le ciel se déchire. Cela a toujours été mon moment préféré, lorsque toute cette énergie accumulée depuis des heures commence à s’agiter, que finalement le ciel gronde et que les éclairs strient cette masse obscure.

Nous restâmes un petit moment à discuter avec ce couple de jeunes gens, qui allaient accueillir leur premier enfant. Puis nous retournâmes dans le bureau pour ouvrir le dossier, chercher les informations qui nous seraient indispensables pour la prise en charge de la jeune femme. Pour un premier bébé, le travail est long. Parfois très long. Je passai donc la voir régulièrement, avec ou sans Peggy, pour vérifier que tout allait bien pour elle, si elle n’avait besoin de rien, et surtout si son col se dilatait petit à petit. Tout allait pour le mieux, la péridurale la soulageant. Le couple faisait défiler une playlist, ce qui leur donnait l’illusion que le temps passait un peu plus vite. Depuis le bureau, nous les entendions parfois chantonner, et je ne pouvais m’empêcher de fredonner en chœur derrière l’ordinateur.

Nous étions au milieu de l’après-midi lorsque la sonnette retentit : celle de la chambre n°2. Peggy et moi nous précipitâmes auprès du jeune couple, espérant que tout allait bien. C’est en voyant le visage de la future maman que nous comprîmes que la naissance ne tarderait plus. Nous nous vêtîmes d’un tablier et nous nous installâmes. La sage-femme me demanda de poser une main sur le périnée de la maman et une main sur la tête du bébé pour l’empêcher de sortir trop rapidement, puis elle appliqua ses paumes par-dessus pour me montrer la force nécessaire pour aider au mieux. Je sentais mon cœur battre la chamade et mon sang pulser au niveau de mes tempes. Il y a bien longtemps que mon corps n’avait été parcouru par un tel flot d’adrénaline ; j’avais l’impression d’être sur des ressorts. Lorsque les contractions se rapprochèrent et que nous entamâmes les efforts de poussée, je levai des yeux inquiets sur Peggy, ne sachant pas vraiment ce qu’il fallait dire ou faire. Elle me rassura immédiatement avec un regard empli de tendresse, puis appliqua une forte pression sur mes mains pour me guider. Il suffit de quelques poussées et encouragements pour que le bébé soit parmi nous, accueilli par les célèbres mots de Céline Dion « Pour que tu m’aimes encore ». Nous déposâmes la petite fille sur le ventre de sa maman, qui nous annonça avec bonheur le prénom qu’elle et le papa avaient choisi. Cette enfant s’appellerait Laura, tout comme moi. Je compris mieux l’échange de regards qu’ils avaient eu lorsque je m’étais présentée. Une vague d’émotion monta en moi, sans que je ne puisse rien faire pour la retenir. Je sentis les larmes perler au coin de mes yeux, et je prétextai la chaleur pour expliquer leur cause. Mais la sage-femme ne fut pas dupe ; je le compris à son petit sourire.

Nous laissâmes un peu d’intimité aux tout nouveaux parents pour cette première rencontre avec leur bébé. En rentrant dans le bureau, Peggy ne se priva pas de me taquiner, et ce pour le reste de la garde.

Ce jour-là, je me promis de faire en sorte que ce moment soit toujours magique et merveilleux pour le couple dont j’ai la charge, et pour moi-même. C’est un événement dans la vie de ces personnes qui est incroyable et tellement important. Mon devoir consiste à les accompagner, les rassurer, les encourager, et prendre soin d’eux. En partant ce soir-là, j’ai remercié cette incroyable sage-femme qui venait de me faire comprendre ce que signifiait vraiment notre métier. Avant que je ne parte, Peggy me dit que je lui avais rappelé ce que c’était d’être émerveillée par le pouvoir de la vie, même si nous y assistions chaque jour. Elle m’a fait promettre de toujours avoir la larme à l’œil après un accouchement. Ces mots m’ont tellement touchée, je les chéris encore au fond de mon cœur. Aujourd’hui, je suis à la fin de mon parcours, et vous savez quoi ? Je pleure toujours en sortant de ces chambres


Publié le 7 avril 2022