Magicarpe, persévérance et bienveillance - Regards étudiants

Magicarpe, persévérance et bienveillance

Marie

Je voulais faire de ce texte un écrit positif. Mais je voulais également transmettre une parole sincère. Je me rends compte du caractère assez ardu de marier ces deux objectifs. Mais je vais essayer. Je vais essayer de tirer une expérience positive de ce que je vais vous partager.

C’était la fin de mon contrat de travail pour soutenir une équipe pendant la pandémie. J’avais travaillé sans doute au-delà de la limite du raisonnable. 44 heures par semaine, en plus de mon travail universitaire et de la recherche d’un terrain de stage pour la suite. Cumuler ainsi tant de fatigue est certainement une situation à éviter, ou alors la parfaite recette pour plonger dans le burn-out.

Il faut parler du burn-out, de la dépression et des problèmes de suicide qui touchent les étudiants, en santé particulièrement. Je ne sais pas trop moi-même comment améliorer certaines situations, mais je suis persuadée que parler, être à l’écoute de ceux qui nous entourent, représente déjà un pas dans la bonne direction. Briser l’omerta, rester bienveillant les uns envers les autres, pour éviter que chacun se sente seul dans ses épreuves.

Je n’ai pas été seule. Un professeur attentif m’a proposé un lieu de stage, et j’avais déjà un autre entretien prévu. Les perspectives s’éclaircissaient.

Pendant le confinement, j’avais toujours essayé de retenir les situations qui réchauffent le cœur. Car j’avais noté que notre cerveau a cette fâcheuse tendance d’ancrer en lui plutôt les mauvaises expériences. Je retiendrai particulièrement cette patiente, responsable de crèche, qui tenait à faire don de leur réserve de gel hydroalcoolique pour les soignants dans le besoin. Au-delà du gel, c’est son altruisme qui m’a marquée, touchée, son attention envers les autres. Retenir cela, plutôt que les comportements qui me faisaient réaliser que le Titanic reflétait bien plus la triste réalité que j’aurais aimé le croire. Tant de personnes paniquées, prêtes à appuyer sur la tête de leur voisin au point de le noyer, par peur de ne plus respirer. Non, chaque jour j’essayais de me souvenir des patients réfléchis, généreux.

Alors quand j’ai décroché ce stage, j’ai eu l’impression de pouvoir enfin respirer. Mes autres craintes se sont dissipées : trouver un logement, et savoir si le travail me plairait. Au moment même du discours d’annonce du deuxième confinement, j’emménageai à cinq cents mètres de mon lieu de stage, un laboratoire de recherche.

Durant cette période, X. a été mon encadrant. Seul binôme à rester en présentiel dans l’équipe, nous allions avoir tout le loisir de nous consacrer à notre projet. Loisir pour moi (car comparé à mon précédent emploi du temps, un temps plein s’apparentait à des vacances), mais véritable travail passionné pour lui. Au fil du temps, je réalise qu’il a représenté, et incarne toujours, les qualités que je souhaiterais développer en tant que professionnelle. X. s’est investi sans compter ses heures ni ses week-ends, a gardé toujours la patience pour me former, malgré ses nuits blanches au laboratoire. Il a voulu me transmettre son expérience et l’importance cruciale de la réflexion dans un processus de recherche. Il est pour moi la persévérance incarnée, que l’issue du protocole soit une réussite ou non. Les refus de publications, le matériel obsolète, les expériences à recommencer… Quoiqu’il se passe, il ne s’est jamais découragé. Je souhaiterais moi aussi garder cette constance, même face aux situations imprévues, aux obstacles inattendus. J’avais déjà eu la chance, lors de mon stage précédent, d’être encadrée par un maître de stage qui m’avait fait découvrir le véritable management, celui qui donne l’envie à chacun de donner le meilleur de soi, pour son accomplissement et celui des autres, et non pas parce qu’un quelconque supérieur nous surveille en attendant des comptes. Le juste équilibre entre douceur et fermeté.

Vous voyez que j’ai tendance à voir ce qu’il y a de beau chez l’autre. Quelqu’un qui n’en vaut pas la peine, je ne voudrais pas lui donner beaucoup d’importance. Mais ce serait mentir. À vous, et à moi-même. Il y avait une personne pour qui j’avais beaucoup d’admiration à la faculté. Pour son travail réalisé. Pour les qualités humaines que je croyais voir en elle (ce qui me rassure, c’est que je n’étais pas la seule). Et ‒ ô incroyable situation ‒ qui m’avait transmis ses félicitations pour mon travail.

Il paraît que ce ne sont pas les inconnus qui sont les plus susceptibles de nous faire du mal. Ce sont souvent les personnes de notre entourage. J’en avais pourtant déjà fait la douloureuse expérience. Mais cela ne m’a pas protégée. Cette personne pour qui j’avais de l’admiration et en qui j’avais confiance, avec laquelle j’avais voulu garder des échanges professionnels, a été auteur de harcèlement sexuel envers moi.

J’ai réagi, alerté les autorités compétentes. Les réactions ont été variées. Du choc, de la tristesse. Mais aussi des propos intimidants, humiliants, et peut-être plus violents envers moi que le harcèlement initial. J’ai tenté de faire bouger les choses, que ce comportement ne reste pas sans suite. Mais le harcèlement a été fait de telle sorte que, même avec des preuves, les personnes au-dessus de moi, pour certaines n’ont rien pu faire, pour d’autres n’ont rien voulu faire. Un harcèlement qui se faufile comme des gouttes d’eau à travers les mailles d’un filet. L’impression d’être un Magicarpe, essayer de remuer autour de soi. Attaque Trempette. Mais rien ne se passe.

J’ai vraiment averti toutes les personnes compétentes. Je sais que je n’ai rien à me reprocher. J’ai voulu faire les choses dans les règles, sans jamais vouloir créer de tribunal médiatique. Son identité restera anonyme pour vous, lecteurs, mais toutes les personnes qui devaient avoir son identité l’ont eue. Pourtant, je crois que la personne n’a pas été inquiétée.

Maintenant, j’essaie de continuer d’avancer. J’ai été soutenue avec bienveillance par mon encadrant de stage, par mes proches. Même si je suis encore plus vigilante qu’avant, je continue d’accorder ma confiance à ceux qui la méritent. Je sais qu’au moindre doute, je peux compter sur mes amis et leur demander leur avis. Je veux continuer à me concentrer sur mon travail.

Même si cette expérience a été éprouvante à bien des égards, par ce texte je voudrais tout de même encourager la parole.

Je continue de croire que la parole est une arme puissante, qui peut libérer, voire sauver.

Si vous traversez des épreuves difficiles, ou anormales, je vous encourage à parler.

Je vous souhaite de trouver une oreille attentive. Je vous souhaite de trouver du soutien. Et peut-être, s’il s’agit d’actes répréhensibles, je vous souhaite qu’ils ne demeurent pas impunis.

Par cette expérience, j’ai appris que je ne pouvais rien obtenir si je ne tentais pas. Tenter de faire bouger les choses. Tenter d’éveiller les consciences. Même si je n’ai pas toujours obtenu le résultat attendu. J’ai tenté et réussi d’autres projets, comme décrocher un stage à l’autre bout de la France, ou postuler à des formations sélectives. Tenter des projets fous, même si ça n’aboutit pas toujours, ou peut-être pas tout de suite. Accepter d’être découragée, parfois, mais recommencer. Je souhaite maîtriser la peur qui revient souvent, pour toujours tenter de nouvelles choses, et me dépasser.


Publié le 7 avril 2022