Le Secret - Regards étudiants

Le Secret

Lucie

Il était une fois une jeune femme un peu trop âgée pour se retrouver sur les bancs de première année à l’université. Ça ne se voyait pas sur son visage, encore juvénile, mais son comportement détonait trop pour passer inaperçu. Elle était discrète, parlait peu, gardait un livre en main pour éviter de croiser le regard de ses camarades lors des pauses : une étudiante timide, voilà tout.

Mais elle levait la main sans cesse, corrigeait les professeurs, posait des questions que les autres ne comprenaient pas, venait s’asseoir fièrement au premier rang avec un chien qu’elle prétendait éduquer : une étudiante trop intelligente, voilà tout.

Quelques rares personnes étaient au courant de la vérité. Ce n’était ni un génie, ni une prétentieuse : c’était seulement une étudiante en réorientation, avec quatre ans d’avance.

Deux fidèles acolytes l’accompagnaient. On ne savait pas s’ils la suivaient par intérêt ou si elle les collait pour ne pas se retrouver seule. On savait juste qu’ils étaient plus accessibles qu’elle : lorsque l’on voulait l’atteindre, on pouvait passer par eux.

Un après-midi de début de printemps, au beau milieu du second semestre, un étudiant prit l’habitude de se retourner vers l’un des acolytes pour demander des explications sur le TD de maths. L’acolyte se référant à la jeune femme et une chose en entraînant une autre, elle se mit à parler elle-même à l’étudiant. Elle lui fournit des explications, des méthodes, des solutions. Ça ne sortit pas du cadre des TD, mais cela devint récurrent.

Habituée à lui parler régulièrement, l’étudiant étant amusant, la jeune femme prit ses aises et commença à plaisanter. Elle parvint à sourire, à lancer quelques piques, à rire, à se comporter normalement, enfin. Surpris de la découvrir sous ce nouveau jour, l’étudiant lança innocemment :

— Hé, mais t’es marrante en fait !

Cette phrase, la jeune femme la captura et l’emmena avec elle. Elle l’observa, l’étudia et la disséqua minutieusement pour en extraire toutes les sonorités.

C’est ainsi qu’elle se vit finalement dans un miroir, non pas à travers ses yeux, mais par l’image qu’elle renvoyait aux autres. Habituée dans son cursus à ne pas avoir honte de lever la main, de faire avancer le cours, d’aller au bout des choses et de vouloir comprendre sans se soucier du regard des autres, elle se voyait renvoyée en post-bac en ayant oublié les notions les plus fondamentales d’intégration dans un groupe. À l’université, on se noie dans la masse et pourtant les autres sont là, présents, bien vivants. Les étudiants ne sont pas que des visages flous, anonymes, qu’on ne suivra pas jusqu’au bout. Ce sont des êtres humains, des identités, des personnalités avec lesquelles on peut interagir. Enfin, ce peuvent être des rencontres, des liens, des souvenirs aussi. Pour peu que l’on sache s’y prendre.

Depuis ce jour, la jeune femme avance avec cette phrase en tête. Elle a toujours l’impression de renvoyer une image déformée d’elle-même, mais elle révèle petit à petit son secret autour d’elle. Elle force un sourire auprès des gens qui tentent de l’approcher et parvient parfois à leur murmurer ces petites choses qui font d’elle ce qu’elle est vraiment : « J’ai de bonnes notes, mais je ne vous méprise pas » ; « Je travaille sérieusement en cours, mais c’est pour moins travailler chez moi » ; « Je suis un peu geek, vous savez, j’ai des goûts d’adolescente » ; et surtout : « Moi aussi, j’aime rire avec mes amis ».

Nul doute que beaucoup d’entre nous renferment de tels secrets qui n’attendent que d’être partagés.


Publié le 7 avril 2022