La Dame en noir - Regards étudiants

La Dame en noir

Sarah Ouedraogo

— Yékri ! dit le conteur.
— Yékra ! répond la foule attentive à l’histoire fameuse qui va commencer…

Il était une nuit d’antan, sombre et émaillée de grillons, où je décidai d’aller me détendre au parc du Calvaire avec ma famille après une journée de travail épuisante, comme bien des journées d’ailleurs en première année de médecine. Le temps de la détente venant à sa fin, mon père et moi régressions à la voiture garée un peu plus loin du fait de l’embolie constante des rues de la commune, réduisant de fait le nombre d’emplacements disponibles à proximité.

L’atmosphère changeait progressivement à mesure que nous avancions : le tumulte des réjouissantes soirées de bord de mer s’évanouissait pour laisser place à un silence assourdissant entrecoupé de vagues de voitures, tranchant la couche sonore de ce soir calme. Sous la lune, cette rue étroite adjacente au cimetière revêtait des allures lugubres par son manque d’éclairage, tandis que nous nous hâtions en quête de notre véhicule.

Tout à coup, surgit de la pénombre un objet roulant, balançant dangereusement en tentant de se joindre au bal des voitures. Une poussette. Aussitôt, mon père bondit pour la protéger d’un énième véhicule véloce et la rapatria vers le bas-côté.

Là, une silhouette, toute de noir vêtue, pleurait à chaudes larmes, un discours incompréhensible tentant de s’échapper de ses lèvres tandis que cette figure de pitié se lamentait.

Nous nous décidâmes à questionner cette femme, si ébranlée qu’elle ne pouvait même plus maintenir sa progéniture à l’écart du danger. Sa mère. Un cancer du poumon. Elle était dévastée.

Reprenant peu à peu ses esprits au gré de nos réassurances, elle parvint à nous relater le drame à l’œuvre dans sa vie. En plus de l’angoisse d’un avenir maternel funeste, l’impossibilité pour sa mère de se faire soigner sur son île natale la plaçait dans une tourmente et une détresse désarçonnantes.

Touchés par son histoire, nous nous efforçâmes de la rassurer malgré notre sentiment d’impuissance.

Comment réagir face à l’inéluctable ? Abasourdie, je peinais à trouver mes mots. Mon père lui, de façon spontanée, tenta de la ramener à un état plus rationnel qui, à défaut de lui apporter consolation, assurerait au moins la sécurité de sa descendance. Il lui rappela les avancées de la médecine moderne, tout en reconnaissant que perdre ceux qui nous ont fait naître était un événement des plus douloureux. Il déplora, comme elle, le manque de moyens et de personnel de l’hôpital local. Il l’encouragea à se montrer résiliente, au moins le temps du trajet la ramenant chez elle, afin de garantir la sécurité de son enfant. Il évoqua la lueur d’espoir se trouvant en cette nouvelle vie, la nécessité de la protéger et de la préserver.

Et les mots de mon père séchèrent les larmes de cette femme.

Silencieuse, je restai sur le côté en hochant la tête, prenant quelques notes mentales : empathie, bienveillance, calme… autant de qualités qu’il faudrait que je réciproque mon tour venu, face à mes futurs patients. Je compris alors que parfois, il suffisait d’écouter, de se montrer présent, de comprendre l’autre. Ces actions étaient aussi des soins adressés à cette personne en souffrance, même si dans l’immédiat, nous ne pouvions pas apporter de solution concrète à ce problème cuisant.

Nous n’avions pas d’arme pour lutter contre la maladie ni de baguette magique pour révolutionner l’hôpital en un claquement de doigts, encore moins de remèdes contre la mort… Nous n’avions que des mots face aux maux. Nous étions parvenus à désamorcer la situation.

Reconnaissante, la femme nous quitta après avoir retrouvé un semblant de calme.

Elle nous quitta, mais une question me resta dans la tête. Comment faire face à l’inéluctable ? Par la transmission : l’espoir de cette femme se trouvait en son enfant, signe d’une nouvelle génération qui pourrait faire une force de cet héritage douloureux. Signe de résistance et de persistance du cycle de la vie : espoir qui s’érige quand une vie flétrit. Transduction généalogique.

Transmission valable également pour moi : je me devais désormais d’utiliser toute ma force afin que de telles situations ne se reproduisent pas. Afin que plus personne n’ait à se faire soigner à distance de ses proches, par manque d’infrastructures suffisantes ; douleur lancinante s’ajoutant à la pénalité que la maladie fait déjà subir.

Cette réalité était et est toujours bien trop fréquente, à tel point que se soigner ailleurs est un privilège que tous ne peuvent pas s’offrir, un véritable vecteur de perte de chance pour certains, un poids financier pour d’autres, un déchirement émotionnel pour tous.

Depuis ce jour, je me suis promis de ne jamais oublier cette femme. De la porter en moi. Et lors de mes examens, j’ai composé aussi pour elle. Dans l’espoir d’un avenir médical meilleur dans nos îles


Publié le 7 avril 2022