Chez Moi - Regards étudiants

Chez Moi

Tristan Escure

Je me souviens de l’instant où j’ai passé le pas de cette porte verte en métal, tirant ma valise derrière moi. Fin du stage, fin du séjour à Séville, vol retour imminent. Je me suis retourné pour contempler une dernière fois le carrelage et les murs blancs, le canapé et la table basse noirs, l’étendoir où finissaient de sécher les draps de lit. J’ai pris une photo floue sur mon téléphone, je n’ai même pas pensé à en prendre une autre… Voilà tout ce qui me reste de cet appartement : une photo floue et de vagues souvenirs.

Souvenirs des deux lits simples qu’on avait collés dans la chambre pour mimer un lit double.

Souvenirs de la cuisine, de son frigo trop grand pour moi tout seul, des repas préparés avec cette sauce orange que je mettais dans tout ‒ sans pour autant connaître son nom ‒, de la vaisselle accumulée, lavée, mise à sécher.

Souvenirs de la salle de bains minuscule, de l’unique pain de savon rouge qui m’avait suffi pendant ces deux mois sur place.

Souvenirs du froid que le petit chauffage d’appoint peinait à repousser les premières semaines.

Souvenirs de ces maudites fourmis.

J’ai jeté un dernier regard complice au poster « Home, sweet Home », et tourné la clé dans la serrure. Je me suis retrouvé dehors au point du jour, dans une lumière encore faiblarde, à me rappeler les après-midis passés sur cette courtille s’ouvrant sur une cour intérieure, au sol couleur brique en contrebas. Cette presque terrasse d’un mètre de large qui ne payait pas de mine, mais qui avait fait toute la différence dans un monde où le moindre pas dehors s’accompagnait d’un masque chirurgical. De la distance des passants. De l’anxiété constante. Je m’étais fait au confort simple, mais bien réel de ce lieu. Je crois que, pour la première fois, j’avais trouvé dans la solitude le goût de ma propre compagnie.

Je ne sais plus vraiment ce que j’avais pensé de cet appartement la première fois que j’avais pénétré à l’intérieur. Il faisait nuit, il pleuvait, j’avais attendu une demi-heure que la propriétaire vienne m’apporter les clés. J’avais froid, j’avais faim, j’avais passé la journée à trimbaler ma valise dans le métro parisien, l’aéroport Charles De Gaulle, celui de Madrid (où j’étais resté cinq heures interminables), puis celui de Séville, dans le coffre d’un taxi et pour finir sur les pavés de la ville. J’étais entré à la hâte, simplement pour me réchauffer et dormir.

Aujourd’hui, je me rends compte que ce petit appartement a été plus qu’un simple refuge. J’étais venu, un peu par hasard, passer deux petits mois dans un pays dont je ne parlais même pas la langue, en plein milieu d’une crise sanitaire à l’issue encore incertaine en cet hiver 2021. Je suis reparti avec la perspective douce-amère de retrouver le foyer que j’avais laissé en France, au prix de celui que j’avais trouvé en Espagne.

Aujourd’hui encore, presque un an après, je repense avec déchirement à ces deux mois passés dans mon appartement sévillan. J’ai hâte de retrouver ici ce que j’ai ressenti là-bas. Hâte d’être à nouveau chez moi, dans un nouveau chez-moi.


Publié le 6 avril 2022 Mis à jour le 7 avril 2022